Briser La Pensée Unique

Elitisme ou réussite au mérite ?

« Il viendra, sans doute, un temps où les sociétés savantes, instituées par l'autorité, seront superflues, et dès lors dangereuses... » 

CONDORCET, rapport sur l'organisation générale de l'Instruction publique, 30 janvier 1792. 

 « Les ingénieurs (les élites en 2017) sont une sorte d'État dans l'État, dont l'insolence et la suffisance croissent en raison de leur incapacité. Une caste privilégiée, souveraine, tyrannique, sur laquelle aucun contrôle n'est jamais exercé et qui se permet ce qu'elle veut ! Quand, du fait de leur incurie notoire, ou de leur entêtement systématique, une catastrophe se produit, ce n'est jamais sur eux que pèsent les responsabilités... Ils sont inviolables et sacro-saints. » Octave MIRBEAU, « Questions sociales », Le Journal, 26 novembre 1899. 

Que sont devenues l'ENA, l'École Polytechnique et Science Po ?

Les élites se délitent. L'ENA produit une corporation fondamentalement antidémocratique. Polytechnique a perdu son sens de l’État. Sciences Po s'éloigne de l'orbite républicaine. 

Ces trois écoles seront supprimées.

Elles ont essentiellement un rôle de reproduction sociale. Pierre BOURDIEU, dans son livre « La noblesse d'État » (1988), note que les grandes écoles tendent à produire des univers aussi clos et homogènes que possible. Il établit un parallèle avec la transmission héréditaire des titres de noblesse : « l'accès aux positions de pouvoir économique, sociale et politique passe désormais par l'obtention de titres scolaires (…) Les grands concours sont les rites magiques par lesquels nos sociétés instituent leurs héritiers légitimes ». 200 ans après l'abolition de la vénalité des charges et des offices, les privilèges de l'hérédité existent donc toujours.

École Polytechnique : 40 % de ses élèves sont issus de deux lycées seulement ; 74 % des admis sont parisiens ; 17 % sont des femmes ; 13 % sont boursiers ; près d'1 sur 2 est fille ou fils d'enseignant. Cette école est minée par le pantouflage. Seuls 20 % des sortants de l'X choisissent le secteur public. Alors que les élèves sont rémunérés autour de 1000 euros durant leur scolarité, par ailleurs gratuite, ils ne travaillent pas pour l’État par la suite. Or, la règle de la pantoufle – le fait de devoir rembourser une partie des frais de scolarité si l'on part travailler dans le privé avant d'avoir accompli dix ans dans le service public – n'applique pas à ceux qui choisissent d'aller servir les entreprises dès la sortie de l'école ! Lorsqu'elle est réglée, cette pantoufle de 45 000 euros est versée par l'entreprise qui débauche et non par l'ancien élève. Dans tous les cas, le sens de l'Etat semble bien loin.

ENA. Un énarque coûte en moyenne 83 300 euros annuels à l’État, contre 7000 pour un universitaire habituel, soit 11 fois plus ( en raison de la masse salariale). Créée par Michel Debré en 1945 pour former des élites destinées à servir l’État, aujourd’hui l’ENA dispose d’un quasi-monopole du pouvoir que ce soit dans l’administration, le secteur privé ou la politique.

Sciences Po. La pensée unique s'y expose toujours en deux parties. A la réforme de l’État, rengaine immuable depuis la fondation de l'école en 1872, s'ajoutent les éloges du marché et du néolibéralisme, qui brise le collectif au profit de quelques uns. 

En quoi les gosses d'enseignants sont-ils plus méritants que d'autres ?

Pourquoi « entrer » au lycée professionnel, alors qu’on peut « suivre «  l’Ecole polytechnique ? Le saut en parachute « doré » est préféré à celui à l’élastique (de la fin de mois difficile) et on y pratique, toute honte bue, l’art de la « pantoufle ».

Autres avantages :

- 2 piscines de 25m, avec des gradins pour 400 spectateurs,
- 2 terrains de volley-ball,
- 2 courts de tennis couverts,
- 1 mur d’escalade,
- 11 pistes d’escrime, dotées de tout l’équipement électronique,
- des salles de musculation,
- 4 terrains de foot,
- 2 terrains de rugby,
- 1 lac artificiel pour l’aviron et le canoë,
- 1 haras de 30 chevaux,
- 60 profs de sport pour des promotions de 400 élèves,
- 1 orchestre symphonique, pour accompagner chaque étudiant lors d’un concours de piano,
- etc... sans oublier le terrain international de golf

Le 15 décembre 2015, Le Drian et Macron ont accordé à cette école militaire une rallonge financière de 60 millions, alors même que cette école ne parvient pas à calculer le coût d’une scolarité ! Et c’est dans une totale opacité financière que les patrons y donnent des cours sponsoriés par Air Liquide, Orange, Renault, Safran ou Valeo.

Environ un élève de Polytechnique sur deux est fils d'enseignant. Quel est le secret de fabrication des gosses d'enseignants, pour qu'ils soient plus méritants que d'autres ?

Agnès VAN ZANTEN, sociologue spécialiste de l'éducation, explique cette situation par les méandres et les chausse-trappes du système éducatif. Sans les connaître, on est vite "planté" : «  Les familles des classes populaires sont dépassées par ces stratégies. On s'est ainsi aperçu que presque aucun élève de classe préparatoire n'avait un parcours scolaire normal. Le système est en réalité très peu transparent. Et dans l'opacité, ceux qui sont à l'intérieur sont avantagés. Or ce sont les enseignants qui ont le capital social et interne le plus fort. La formule idéale est un père cadre sup et une mère enseignante « .

Comme Polytechnique est censée former les futurs patrons et alimenter en cerveaux les cabinets ministériels, votre argent est donc utilement employé. C’est le prix de l’excellence, même si en mathématiques l’Ecole Polytechnique pointe à la 54e place du classement dit de « Shangaï », loin derrière ces deux « miséreuses » université que sont Paris-VI (35e) et Paris-XI (42e) !

Economie et Société

A quoi servent les économistes s'ils disent tous la même messe ?

La situation actuelle de l'économie révèle une crise intellectuelle profonde. L’économie est assurément une science sociale difficile. A-t-on oublié le terrible échec des économistes, incapables de mettre en garde contre la crise de 2008 ? Une des causes de cette crise est institutionnelle. Elle bloque la création d’une nouvelle section du Conseil National des Universités (CNU) permettant de valoriser une autre manière de penser l’économie : la section « Économie et société », ouverte et interdisciplinaire.

L'économie est une discipline imprégnée de valeur et étroitement liée aux options politiques de ses praticiens. Le fait économique n'est rien d'autre qu'un fait social. Il déborde sur notre culture tout entière et jette les ponts sur une réflexion multidisciplinaire : historique, philosophique, anthropologique autant qu'économique. Même si, en tant que sciences sociales, elles ont toutes la même intelligibilité, en raison de leur profonde unité conceptuelle

Une nouvelle section d'enseignement universitaire aura donc pour objectif de régénérer la pensée économique et la formation en économie, tout en créant un nouvel espace de recherche et d’enseignement. Une conception alternative d’une économie, ancrée dans les sciences sociales, est source d’innovations et de découvertes ! Sans diversité intellectuelle, la démocratie comme la science s’étiolent. Où sont donc les analyses anticipant les mécanismes de la crise financière de 2007-2008 dans les années précédant la crise ? Elles ne sont pas dans les revues d’ « excellence » mais dans des livres et des revues minoritaires voire dans des blogs. Elles ont été écrites par des économistes minoritaires ou des chercheurs d’autres disciplines ! Où sont les Lumières, où se situe l’obscurantisme ?

Deux conceptions de l'histoire 
de la pensée économique coexistent

ASuccession hiérarchisée avec l'idée de progression, de progrès : il y a eu et puis il y a eu, etc.

Dans ce sens, tous les économistes appartiennent au même espace de pensée : ARISTOTE, THOMAS D'AQUIN, BOIGUILLEBERT, QUESNAY, RICARDO, MARX, WALRAS, SCHUMPETER, KEYNES, FRIEDMAN...

Or, non seulement ces différents auteurs ont différentes problématiques :

— ARISTOTE, la morale économique
— RICARDO, l'équilibre et la dynamique
— MARX, la reproduction socio-économique
— KEYNES, le circuit
— FRIEDMAN, la règle monétaire
- etc...

Mais, les socles mêmes sur lesquels s'élèvent leurs théories peuvent être distingués. Ainsi MARX et WALRAS sont dans la filiation de RICARDO

B — Conception plus épistémologique ou plus archéologique (au sens archéologie du savoir).

Si toute prospective suppose l'inventaire des théories existantes, ce dernier n'est pas seulement économique. Il déborde sur notre culture tout entière et jette les ponts sur une réflexion multidisciplinaire : historique, philosophique, anthropologique autant qu'économique.

Il s'agit d'aller chercher au fond de la pensée, dans ses racines, dans ce qui la conditionne, l'autorise, la détermine tout à la fois (sa structure générative en quelque sorte).
Chaque époque se caractérisant par une problématique, liée inconditionnellement à une grille d'interprétation, l'élaboration du discours scientifique n'est autorisée que par un sujet qui vit, parle et travaille.

De fait, l'économie est une discipline imprégnée de valeur et étroitement liée aux options politiques de ses praticiens.

Dans cette quête philosophique de l'économie, il est ici bien plus question d'hypothèse de vraisemblance que de théorie véridique.

C - Un nouveau savoir s'est constitué. Les bases mêmes de la connaissance se modifient et s'établissent différemment :

Grammaire Générale     ->     Linguistique
Histoire Naturelle          ->     Biologie
Analyse des Richesses   ->      Economie Politique -> Valeur

La connaissance se réorganise. De nouveaux systèmes de pensée apparaissent, organisés à partir d'un centre inconnaissable, abstrait, transcendant : langue, vie, valeur. Le sujet atemporel de Kant est ici le résultat d'une pratique historique.

Dans le domaine économique, la Richesse devient la Valeur. Il y a déplacement de l'intégration : on passe de la primauté de l'échange à celle de la production.

                                                                             Daniel Adam

A quoi sert un économiste ?


Feuilletons les journaux, allumons radio et télévision : les experts en économie sont omniprésents, que ce soit pour donner leur avis sur des problèmes collectifs relevant de choix politiques... ou conseiller les particuliers dans leurs opérations financières. Le plus souvent au-dessus des partis politiques, ils trustent les postes dirigeants dans les organisations internationales, et on les trouve aussi à la tête de plusieurs États.

Comment en est-on arrivé là ? Il ne s'agit évidemment pas d'un complot. L'auteure reconstitue précisément le lent processus de différenciation qui a permis de séparer l'économie des autres sciences sociales et de lui donner le prestige propre aux sciences exactes. Les économistes libéraux ont mis à profit la guerre froide pour s'allier à des entrepreneurs, des hommes politiques, des journalistes et mener une croisade internationale contre l'État providence. Très minoritaires dans les années 1970, ils sont en passe d'être hégémoniques.

Cette enquête fascinante menée sur plusieurs continents met à mal les prétentions « scientifiques » des économistes. Elle montre comment ils improvisent, trahissent, se trompent dans l'assemblage laborieux du nouvel ordre. Mais le plus grave est qu'ils contribuent à diluer la référence à un quelconque responsable du malheur social. Le respect de certaines libertés individuelles qui s'est imposé dans de nombreux pays coexiste avec une tendance des régimes à devenir de plus en plus autoritaires. Après l'Amérique latine et les anciens pays du bloc socialiste, c'est au tour de l'Europe...


Une pensée libre ne produit 
que de la liberté !

" La libération de la superstition s'appelle les Lumières." (1)

" Un public ne peut accéder que lentement aux LumièresPar une révolution on peut bien obtenir la chute d'un despotisme personnel ou la fin d'une opppression reposant sur la soif d'argent ou de domination, mais jamais une vraie réforme du mode de penser ; mais, au contraire, de nouveaux préjugés serviront, au même titre que les anciens, en tenir en lisière ce grand nombre dépourvu de pensée." (2)

Emmanuel KANT

1 - Critique de la faculté de juger, 1790

2 - Qu'est-ce que les Lumières ? , 1784

 Tu n'es qu'une marchandise

Notre système économique, et donc politique, poursuit  son chemin dévastateur. 

Il égalise tout, balaie toutes ces valeurs qu'étaient l’humanisme, la foi en l’homme.

Le seul critère est désormais la valeur financière d’un objet, d’une œuvre, d’une personne. Dans cette société-là, la concurrence est généralisée, les rapports de marché sont étendus à tous les aspects de la vie, la culture entre dans la logique pure du profit, d’où la crétinisation générale et décomplexée.

Nos meilleurs crétins "sortent" de l'ENA, de Sciences Po et de l'Ecole Polytechnique !

Démence de la pensée unique

Notre développement économique a atteint son seuil critique. 

Face à l'obsolescence programmée des produits, initiée à Genève dès 1924 par le "cercle de Phoebus ", les objecteurs de croissance dénoncent une publicité qui construit des besoins artificiels et génère la frustration, grâce à un crédit qui nous en donne les moyens. De fait, nous dégradons plus notre nature, dont la biodiversité est l'un de ses visages, que nous lui laissons la possibilité de se régénérer. Le concept de décroissance nous invite à la prise de conscience individuelle afin de passer à l'acte collectif pour nous extraire de cette démence du capital-serving.

Dans cette dénonciation, je suis à l'opposé de ces fondamentalistes de l'écologie que sont les aménageurs de la planète par le développement durable !

Pensée du complexe

La pensée du complexe est une notion introduite par Edgar MORIN qui exprime une forme de pensée acceptant les interdépendances de chaque discipline, les imbrications de chaque domaine de la pensée. C'est la pensée de " ce qui est tissé ensemble ". Une notion a bien distinguer du sens commun du terme " complexe " : difficile d'accès à la compréhension. Chez MORIN, complexe ne s'oppose pas à simple !

Hémisphère gauche


Une nouvelle théorie critique est une théorie, et non une simple analyse ou explication. Elle réfléchit non seulement sur ce qui est, mais aussi sur ce qui est souhaitable. 

Sont critiques les théories qui remettent en question l’ordre social existant de façon globale. Les critiques qu’elles formulent ne concernent pas des aspects limités de cet ordre, comme l’instauration d’une taxe sur les transactions financières, ou telle mesure relative à la réforme des retraites.

Qu’elle soit radicale ou plus modérée, la dimension « critique » des nouvelles théories critiques réside dans la généralité de leur mise en question du monde social contemporain. dimension politique


Razmig Keucheyan
Zones (22 avril 2010)

Lire en ligne

Le peuple est un  virus.

" Avec Hollande, les règles sont claires : si tu n'es pas chef de parti de parti, si tu n'a pas de réseaux, si tu n'est pas énarque promotion Voltaire, tu pèses moins qu'un insecte ", dixit un poids lourd du gouvernement.


Propos rapporté par Anne-Sophie Mercier, in " Le Canard Enchaîné " du 29 juillet 2015